Le grand vide
Les politiques et les économies culturelles sont un problème en Afrique. Le mal relève soit de leurs absences ou alors de la faiblesse de leurs mises en œuvre. D’ailleurs, ces options, quand elles peuvent exister, sont effectives dans une poignée de pays. Les exceptions capables de confirmer cette règle sont d’abord l’Afrique du Sud, première économie continentale. Il y a, ensuite, le Mali. Sa politique volontariste, par le passé, justifie l’investissement de 4 millions d’euros pour un programme de 4 ans avec des fortes personnalités à la tête du ministère de la Culture. C’est l’inverse du Sénégal plutôt stable. Il en change tout le temps. Par conséquent, aucune politique ne peut être mise en œuvre du début à la fin par un seul membre de gouvernement. Néanmoins, ce pays compte aussi parmi les exceptions à mentionner. Quand ces ministres restent aux affaires, ils ont rarement l’étoffe nécessaire pour influencer les décisions résidentielles en faveur des arts et de la culture.
Une opportunité à saisir
Pourtant, le marché des arts et de la culture prospère à l’échelle mondiale. Sa croissance régulière est de 6% depuis vingt ans. Le continent noir, par conséquent, ne tire pas profit des largesses de la mondialisation s’il faut exclure l’Egypte et l’Afrique du Sud. Sa participation est de moins de 1% au marché mondial en matière de biens et services culturels selon le rapport de l’économie créative de 2008. Les avantages de la mondialisation sont encore l’apanage d’une minorité de pays riches comme les Etats-Unis, la France, l’Allemagne, le Royaume Uni, le Japon, le Brésil, l’Inde, la Chine... Tout au contraire, le marché africain n’est pas protégé. La production occidentale y dicte sa loi. Il devient, de ce fait, complexe de concevoir, de produire et de diffuser des contenus à même de satisfaire les attentes du public africain. Son marché souffre de fragmentations linguistiques et culturelles. Excepté le Nigeria, plus 150 millions d’habitants et puissance rivale à l’Afrique du Sud, la plupart des autres marchés nationaux sont étroits. Pire, ledit marché est un cauchemar au sujet de l’organisation.
Trop de problèmes
L’ignorance du droit d’auteurs est dramatique. En plus, l’image de l’artiste est écornée. L’animation culturelle des pays, en l’occurrence les francophones, s’est contentée des organisations comme les ballets, les théâtres et les orchestres, de la tenue des évènements nationaux ou internationaux à l’instar des festivals. Dans l’ensemble, il s’agit de saupoudrage. La question des arts et de la culture n’est pas traitée profondeur. Par conséquent, la culture reste une économie sous perfusion. Elle survit de la manne étrangère. Or, elle a des effets pervers. Il s’agit de la migration des talents vers l’Europe et les Amériques ou de la production des œuvres en déphasage avec la réalité africaine. Aussi produisent-ils en fonction de des formats occidentaux. Les artistes tiennent à plaire aux auteurs de la main tendue. Mike van Graan y critique la nature des indépendances africaines 50 ans plus tard. Elles sont politiques dans l’essentiel. Or, l’indépendance économique est indispensable. Il faut y adjoindre l’urgence de la réalisation de l’indépendance culturelle.
Des Etats démissionnaires
Cet état des faits est la conséquence d’un déficit chronique en matière de stratégies politiques et économiques publiques. En effet, la majorité des instruments juridiques internationaux reconnaissent aux Etats la responsabilité de structurer le cadre durable d’expression et d’émancipation des industries créatives. Il s’agit en l’occurrence de la Convention internationale pour la diversité culturelle. Elle renforce, d’après Delecia Forbes, « le droit souverain des Etats en matière d’élaboration des politiques culturelles ». La démarche est encore plus indiquée en Afrique car l’initiative privée en est encore à ses balbutiements. Par ailleurs, les arts et la culture y répondent davantage du secteur de l’économie informelle. Cette situation suppose un déficit de statistiques et d’analyses. Dans un contexte d’anarchie, il est impossible de collecter l’assiette fiscale. En retour, la redistribution est nulle auprès des artistes et des organisations culturelles. Des pays comme le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso ou le Sénégal ont plutôt élaboré des politiques sectorielles dans le cinéma ou la presse. Cette situation d’ensemble trahit deux obstacles à surmonter.
Un besoin de vision
Le premier écueil est la carence de vision des Etats africains. Ils perdent de vue la pertinence du patrimoine culturel dans l’essor des nations. Même l’impérialisme américain parle à peine aux dirigeants africains. Pourtant, ils subissent ladite déferlante au quotidien. Dans la hiérarchie des industries phares aux Etats-Unis, le cinéma à lui seul dispute les rôles majeurs à l’armement. Par ailleurs, il est reproché à la Chine de ne pas opérer le transfert des technologies en Afrique. En plus, l’empire du « milieu » a pour centre d’intérêt les travaux publics. La culture est en marge de ses financements. Mais au-delà des critiques faites à l’égard de la deuxième économie du monde, il faut peut-être comprendre les modules du développement chinois. L’on se contente d’en citer un seul : la culture. Le Mandarin la véhicule. La plupart des nations développées l’ont réalisée grâce à l’usage de leurs propres langues. Il s’agit plus ou moins de leurs cultures. Mais les langues héritées de la colonisation contraignent nombre d’Africains à réfléchir en anglais, en français, en portugais ou en espagnol. Le recul des langues maternelles porte un coup aux cultures africaines.
Un besoin de reconsidération des ministères de la Culture
La seconde incongruité est la place des ministères de la Culture dans le classement non officiel des instruments de souveraineté. Les protocoles d’Etat la font souvent intervenir presque à la queue des rangs. D’ailleurs, nombre de pays ne disposent même pas de ministères de la Culture. Si cet état des choses n’est pas justifiable, il est, néanmoins, compréhensif. Les enveloppes budgétaires en Afrique tiennent le plus souvent du menu fretin. Cette bouchée de pain ne saurait aider à financer des projets et encore moins des programmes de développement.
Il faut faire quelque chose
Le tableau africain est donc vraiment noir. Faut-il pour autant opter pour la démission ou l’abandon ? Une réponse par la négative s’impose. C’est tout l’objet de cette initiative de Arterial Network. Rejetons l’afro-pessimisme. La société civile peut jouer un rôle déterminant.
Des lendemains qui chantent
Des pistes de solutions se précisent. Il y a un frémissement en Afrique. Les stratégies politiques et économiques actuelles se désolidarisent de la centralisation des années antérieures. Le désengagement progressif de l’Etat devrait augurer des lendemains qui chantent. Cependant, la relève au niveau des collectivités territoriales décentralisées est appelée à faire preuve de maîtrise des outils de la gestion moderne. En effet, le transfert du pouvoir ne suffit pas pour réussir. Le cas du Sénégal le démontre à loisir. Dix après la décentralisation, les populations bénéficiaires ne sentent nullement partie prenante dans la gestion de la chose publique.
Les prochaines stratégies politiques et économiques sont en droit de saisir l’opportunité des embellies annoncées à travers l’Afrique. En effet, nombre de pays programment d’obtenir le statut d’économies émergentes entre 2015 et 2040. Cette vision devrait accorder au public de consommer sa culture. A présent, la démarche volontaire de l’audience est difficile. La pauvreté ambiante enraye la moindre initiative. C’est donc le moment d’intégrer le secteur privé dans des schémas fiscaux favorables. Les pays anglophones sont en avance ici. La situation actuelle de leurs homologues francophones n’est pas incitative pour l’initiative privée à cause des coûts de la douane, des charges patronales, de la taxe sur le chiffre d’affaires et des impôts divers. L’exonération d’impôts du système de production des biens culturels est envisageable dans la même foulée. Des fonds d’aide existent, certes. Mais il faut les revisiter. Au Cameroun, le Compte spécial d’affectation est désormais la caisse du ministère de la Culture. L’argent sert au financement des voyages des responsables à l’étranger. Les derniers fonds alloués aux artistes datent de 2008.
Séverine Cappiello fait la proposition d’investir dans l’environnement de l’artiste et non dans la création. Il s’agit de développer les équipements techniques, l’offre de formation, la circulation des œuvres, le statut et la mobilité des artistes, la lutte contre la piraterie, le tissu des opérateurs culturels, la mise en réseau des acteurs du secteur d’activités, le droit d’auteurs…
Des questions en quête de contenus
Pourquoi cesser de faire comprendre que les industries créatives ne constituent pas un luxe pour l’Afrique ?
Pourquoi inverser la préséance entre le culturel, le politique et l’économique ?
Comment inciter les décideurs à adopter des politiques culturelles ?
Comment entrevoyez-vous le développement des industries culturelles en Afriques ?
Comment partir de l’économie informelle à une industrie créative ?
Comment les industries créatives peuvent-elles devenir des leviers de développement ?
Comment inciter le secteur privé à s’intéresser aux industries créatives ?
Le modèle occidental peut-il constituer une approche crédible ?
Votre contribution est attendue
Ces questions ne sont pas exhaustives. Vous priez de participer au débat en anglais ou en français. Toutes les propositions seront prises en considérations.
Mike et Télesphore brûlent de vous lire.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire