dimanche 20 mars 2011

L'arme culturelle


L’arme culturelle
La charte africaine des droits de l’Homme et des peuples vaut-elle le papier sur lequel elle est consignée?


Mike van Graan
La charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, un document normatif officiel de l’Union africaine, rappelle la charte de l’Organisation de l’unité africaine. Elle stipule: “la liberté, l’égalité, la justice et la dignité sont des objectifs essentiels pour réaliser les aspirations légitimes des peoples africains”. Le préambule de la charte des droits de l’Homme précise que les signataires, notamment les membres de l’Union africaine sont “convaincus, de manière résolue, de leur devoir de promouvoir et de protéger les droits de l’Homme et des peuples et les libertés en prenant en compte leur place traditionnelle en Afrique ».
L’article 4 de la charte africaine des droits de l’Homme et des libertés stipule : « l’intégrité des êtres humains est inviolable ». Chaque être humain a droit au respect de sa personne et de son intégrité. Nul ne saurait se voir privé de ce droit de manière arbitraire ».
L’article 5 stipule : « toutes formes d’exploitation et de dégradation, en l’occurrence l’esclavage, le commerce des esclaves, la torture, les punitions et les traitements cruels, inhumains ou dégradant sont interdits ».

« Tout individu a le droit d’exprimer et de propager son opinion au nom de la loi», stipule l’article 9.
La Commission africaine des droits de l’Homme et des Peuples, CADHP, à Banjul en Gambie, a récemment fait une déclaration forte au sujet de la situation des droits l’Homme en Afrique du Nord. Elle condamne « la violence et l’usage de la force contre les civiles, l’élimination des manifestants pacifiques», et invite le « Gouvernement de la Grande Jamahira arabe libyenne de mettre un terme à la violence contre ses citoyens à l’immédiat et de prendre les mesures nécessaires pour s’assurer que les droits des citoyens et de tous les habitants sont respectés». Par ailleurs, la déclaration appelle le régime libyen  de « maintenir le droit à la liberté d’expression, d’association, à la protestation pacifique et d’assurer la sécurité de ses ressortissants tel que prescrit par la charte africaine ».
Pendant que la Commission africaine des droits de l’Homme et des peuples mérite d’être saluée pour cet appel, l’on ne peut que s’étonner de son efficacité au regard des abus quotidiens en cours contre les droits de l’Homme sur le continent africain (malgré la déclaration d’auto-probité relative à « la place accordée de manière traditionnelle à ces droits et à ces libertés en Afrique » consignés dans le préambule de la charte).
L’article 62 de la charte des droits de l’Homme exige que chaque Etat soumette ( tous les deux ans) un rapport sur les mesures législatives et autres prises dans l’optique de la mise en vigueur des droits et libertés reconnus et garantis par la charte. Pourtant, des pays comme les Comores, la Côte-d’Ivoire, Djibouti, la Guinée équatoriale, le Gabon, la Guinée Bissau, le Libéria et le Malawi n’ont jamais soumis de rapport.

La rentrée en vigueur de la charte africaine des droits de l’Homme et des peoples a eu lieu le 21 octobre 1986 (de ce fait, le 21 octobre est retenu comme la journée africaine des droits de l’Homme). 53 pays africains ont ratifié la charte.

Sur le plan technique, depuis 1986, et au sujet de l’article 62, les Etats devraient avoir soumis 12 rapports. Pourtant, de la plupart des rapports, 4 sont venus du Rwanda. 17 pays n’en ont fournis qu’un seul. 15 en ont donnés 2. 7 en ont proposés 3. Un seul pays a fourni 4 raports. Tandis qu’ils sont 15 à n’avoir soumis aucun rapport sur les mesures prises pour promouvoir et protéger les droits de l’Homme.
 La semaine dernière, des rapports ont été reçus. Ils font état de la convocation d’une troupe de théâtre zimbabwéenne appelée à comparaître à la barre du tribunal Mutare après avoir détenu ses membres pendant 2 jours le 5 janvier. Ils sont accusés « d’avoir fait du bruit ou provoqué des troubles de manière intentionnelle et illégale en tapant les tamtams dans un lieu public au moment de jouer une pièce sur fond de désordre politique des élections de juin 2008. La pièce incitait les membres touchés  à raviver leurs différences ».
La représentation théâtrale – Rituals –comptait la présence de l’Organisme zimbabwéen de vérité, de réconciliation et d’intégration nationales. Le conseil de censure avait validé ladite pièce. Elle était nominée au prix national du mérite des arts en 2010 au titre de production théâtrale d’exception. Elle avait été écrite par Stephen Chifunyise. L’Union européenne et l’UNESCO l’ont récemment sélectionné dans leur groupe des 30 experts culturels charges d’assister les gouvernements dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques culturelles. La pièce était jouée par Rooftop Zimbabwe Theatre sous la direction de Daves Guzha.
La semaine dernière, Human Right Watch a publié un communiqué de presse qui accuse le gouvernement angolais de mener « une campagne d’intimidation en rapport avec une manifestation anti-gouvernementale inspirée des évènements égyptiens et tunisiens ».


Selon le communiqué de presse, le gouvernement angolais «  a prévenu, lors des semaines qui menaient à la manifestation annoncée pour le 7 mars 2011, que toute personne qui rallierait le mouvement serait punie pour incitation à la violence et appel au retour du pays à la guerre civile. La police avait procédé à l’arrestation de plusieurs manifestants et de journalistes la veille de l’événement. La manifestation annoncée n’eut pas lieu.
Les journalistes ont fait l’objet des harcèlements sérieux.  D’autres ont été menacés de mort. Human Rights Watch indique qu’un groupe de musiciens rappeurs a été interpelé alors que les membres disaient des poèmes et distribuaient des memos. Ils ont recouvré leur liberté un jour après sans explication.
Le fait est que les droits de l’Homme sont sérieusement menacés en Afrique et les institutions africaines semblent, en général, dépassées par les évènements (ou font de la mauvaise foi, mais au moins c’est sans espoir ni effet) en matière de promotion et de protection des droits de l’Homme et des libertés des peuples africains. Le droit à la liberté d’expression est le prémisse de la création artistique et de la distribution et est un principe fondamental consigné dans la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles ainsi que le plan d’action pour les industries culturelles de l’Union africaine

En clair, les gouvernements africains (et les institutions multilatérales comme l’Union africaine et les organismes qu’ils établissent tels la Commission africaine des droits de l’Homme et des peoples ainsi que les instruments juridiques qu’ils élaborent or auxquels ils adhèrent) n’inspirent simplement pas confiance en matière d’amélioration et de protection des droits de l’Homme en Afrique.
Si les révolutions en Afrique du Nord donnent une leçon, c’est que la démocratie et les droits de l’Homme ne sont mieux pris en compte que par les peuples eux-mêmes plutôt que par les gouvernements. Il est impératif, par conséquent, que les organisations de la société civile voient leurs capacités renforcées au niveau de l’organisation, des infrastructures, du leadership et des ressources financières dans le but de faire progresser les choses, de défendre les citoyens et de tenir les gouvernements responsables de leur incapacité à respecter la chate des droits de l’Homme et les institutions qu’ils ont créées.
Quant au secteur africain des arts, il est temps d’instituer un Programme africain de veille des arts pour, entre autres, contrôler l’élimination de la liberté d’expression créative dans tous les pays africains et alerter les frères africains et la communauté internationale de manière à appliquer des mesures appropriées contre les régimes concernés et agir en solidarité avec les artistes qui travaillent dans des conditions répressives.


Mike van Graan est le Secrétaire général de Arterial Network, un réseau continental d’artistes, d’activistes et d’entreprises créatives à l’œuvre dans le secteur créatif africain et sa contribution au développement, aux droits de l’Homme et à la démocratie sur le continent. Il est aussi le Directeur exécutif de l’Institut africain des arts (AFAI), une ONG sud-africaine installée au Cap. Elle organise l’expertise, les ressources et les marchés locaux au profit du secteur créatif africain. Mike est considéré comme l’un des dramaturges contemporains les plus acclamés de son pays.

Pour plus d’informations, voir  www.arterialnetwork.org, www.africanartsinstitute.org and www.mikevangraan.co.za


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