dimanche 3 avril 2011

Développement comme destruction de la culture


Mike van Graan
Le gouvernement ougandais a décidé de la destruction prochaine du Musée national, le seul capable de couvrir tout le pays. Il va y sortir de terre le Centre commercial d’Afrique de l’Est d’une hauteur de 60 étages. Le bâtiment « ultra-moderne » en question abritera le ministère du Tourisme, du Commerce, de l’Industries, des unités de vente en détails et des bureaux. Selon les hommes politiques, sa construction complète prendra en 3 et 5 ans. Mais, de l’avis des activistes culturels et des observateurs avertis au sujet de tels projets en Ouganda, terminer les travaux exigera une trentaine d’années. Oh, le nouveau musée national aura droit à deux niveaux.
Construit en 1908, le musée est vieux de plus de 100 ans et, par conséquent, est tout un héritage en soi.
Cet état des choses est un cas classique de « développement » mis en œuvre au détriment de « la culture ». De la même  manière,  le  « développement a souvent détruit l’environnement au nom de la croissance économique et du progrès social. Pour les tenants de la thèse de « la culture comme vecteur de développement », ce cas particulier est un défi à la fois philosophique et stratégique.
De mieux en mieux, la «  culture comme vecteur de développement » tend à s’affirmer comme l’effet qui catalyse et appuie les industries créatives au titre de leviers économiques, de mécanismes de création d’emplois, de générateurs des ressources financières qui vont servir à satisfaire les besoins d’émancipation humaine et sociale dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’éradication de la pauvreté. Tout cela est important dans la réalisation des défis du millénaire.

Cette situation reflète en particulier la réalité ougandaise. Le revenu par habitant y est d’à peine 460 dollars. Il est classé 143è à la queue de l’indice de développement humain.
Ce que dit le gouvernement est que le musée national ougandais, héritage national et premier creuset historique d’objets archéologiques, n’est pas un vecteur de développement dans ce sens qu’il est peu fréquenté par les locaux et les touristes ; il ne génère pas de revenus ; sa portée économique est nulle, et, s’il fallait s’y attarder, sa consommation des ressources publiques est limitée. De leur avis, ils ne voient aucun mal à démolir un musée en substitution à un immeuble qui génèrera des revenues substantiels au biais des exploitations commerciales viables et pourrait alors contribuer au développement économique, social et humain ougandais de manière efficace.
Dans la même logique, le gouvernement ougandais peut développer le Théâtre national. Pourquoi se donner la peine d’avoir un Théâtre national, même s’il est mieux exploité que le Musée national, quand, en lieu et place, l’économie peut tirer plus d’avantages des centres commerciaux, des bureaux prestigieux et des immeubles d’habitation ?
C’est à ce niveau que se pose le problème philosophique des tenants de la thèse de la “ culture comme vecteur de développement”. Par exemple, faire un procès aux arts sur la base élémentaire de leur contribution économique ne va pas sans faute. Son corollaire est alors la satisfaction des hommes politiques et des bureaucrates. Ils sont heureux de détruire la culture en substitution à une meilleure option de « développement »  où les institutions culturelles ou les arts n’apportent rien à l’économie ou alors où la contribution économique est moins substantielle qu’une autre eventualité.

Et pourtant, l’immeuble de 60 niveaux proposé ne représente pas simplement la destruction de la culture sous forme de démolition éventuelle du Musée national ; en vérité, elle représente une culture différente. Elle est même étrangère à ceux qui sont représentés par le musée. L’immeuble de 60 niveaux représente une culture de matérialisme, une culture élitiste ostentatoire, une culture mondialisée avec un bâtiment et les valeurs qu’elle représente qu’on pourrait trouver dans toute ville majeure dans le monde. D’autre part, le Musée national, celui qui est destiné à la destruction, est lié à l’identité ougandaise; l’histoire ougandaise singulière ; les valeurs, les traditions et les visions du monde qui sont propres à l’Ouganda, un bâtiment et un contenu qui vantent la diversité culturelle telle qu’envisagée par la Convention de l’UNESCO  sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

L’Ouganda n’est pas pays signataires de cette Convention. Pas encore, en tout cas.

Et ici sont défiés les défenseurs de la “ culture comme vecteur de développement”: initier un mouvement international pour éviter la destruction du Musée national ougandais, préserver, de ce fait, la diversité culturelle dans une planète mondialisée et contribuer à une meilleure compréhension de la relation entre la culture et le développement social, humain et économique.



 NB
1.
Les points de vue exprimés dans cette chronique relèvent entièrement de son auteur et représentent nécessairement toute organisation à laquelle il appartient.
2. Le destinataire peut transférer cette chronique à un tiers et peut faire l’objet d’une reproduction dans toute publication ou site Internet à condition d’en mentionner l’auteur.
3. Pour tout commentaire ou reaction au contenu de cette chronique, bien vouloir visiter www.mikevangraan.wordpress.com

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire