samedi 23 avril 2011

Tout ce qui est fracture est-il une démocratie ?


 Mike van Graan

L’inauguration du Centre mémorial de Kigali a eu lieu en 2004. Il est bâti sur un site qui sert aussi de tombe collective  à quelque 250 000 personnes victimes de la boucherie du génocide rwandais. Il est intervenu une décennie plus tôt.  Quand je suis entrée à l’exposition permanente qui ne peut donner qu’un soupçon de la manière dont 800 000 personnes ont trouvé la mort en une période de 100 jours, j’étais totalement perdu en essayant de comprendre comment des voisins pouvaient se retourner les uns contre les autres de manière aussi rapide et aussi violente. J’interrogeais alors le principe si vanté de l’Ubuntu, notre interconnexion africaine : est-ce simplement un idéal mythique que nous faisons germer dans un orgueil et une nostalgie sans substance ; mais, dans le fond, sommes-nous aussi égoïstes, atomisés et déconnectés que ceux des sociétés occidentales ?
Le monde a ignoré le Rwanda d’avril à juin 1994 quand se déroulait le génocide. Il consacrait davantage son attention vers l’extrême Sud du continent où la nation miraculée tenait ses toutes premières élections démocratiques non raciales en avril également. En juin 1994 a lieu l’investiture de Nelson Mandela comme Président et l’écho de son discours euphorique résonne encore dans l’ensemble du globe :
Il est arrivé, le temps de panser les blessures. Il est arrivé, le temps d’ignorer nos différences. Il nous appartient, le temps de construire…. Ensemble, nous devons donc comme un peuple uni à la cause de la réconciliation,  de la construction nationale à l’effet de donner naissance à un nouveau monde
Pendant que des groupes ethniques s’entretuaient littéralement au Rwanda, au même moment, le projet de réconciliation qui unifiait les peuples au-delà des différences raciales et des divisions ethniques commençait à peine dans l’Afrique du Sud post-Apartheid.
L’Afrique du Sud est sur le point de célébrer sa 17è journée de la Liberté. Elle marque les 1ères élections du 27 avril 1994. Le pays a tenu 3 autres élections au niveau national entre temps et est sur le point d’organiser les 4è élections locales en mai. Une constitution a été adoptée. Elle garantit la liberté d’association, la liberté d’expression et la liberté de la presse. Pourtant, en ce moment même, il y a un procès en cours. Il déterminera si oui ou non le “chant de libération » Tire sur le Boer constitue un discours de haine contre les Afrikaners. Le leader de la ligue de la jeunesse de l’ANC, âgé de 8 ans à la sortie de prison de Nelson Mandela, lui-même vétéran effronté de la lutte contre l’Apartheid,  l’a mis en relief ! Cette semaine aussi, 6 policiers ont été accusés du meurtre d’un homme sans arme qui protestait contre le manque des prestations de services. Sa bastonnade, les coups de feu et sa mort, par la suite, sont diffusés à travers les médias du monde au moment où des images similaires sont servies dans des dictatures comme le Yémen et la Syrie. Pendant que des manifestations contre l’absence des prestations de services se déroulent dans l’ensemble du pays, un ministre sud-africain est dénoncé.   Il lui est reproché d’avoir dépensé des sommes d’argent considérables du trésor public pour rendre visite à sa petite amie sous l’effet permanent de la drogue dans une prison en Suisse et pour financer des séjours les meilleurs hôtels du Cap et, à présent, il se construit une magnifique résidence dans une ville appauvrie à l’Est du Cap.
Ces trois préoccupations démontrent comment le projet de réconciliation a à peine évolué en Afrique du Sud, le volume de travail que le pays a encore à faire pour traduire dans la réalité  les droits constitutionnels et comment l’avarice et la corruption grimpent Mais au moins, nous allons bientôt voter… !
Dans un article publié en décembre 2010, A ndrew Mwenda du journal l’Indépendant en Uganda dit: “L’ANC en Afrique du Sud a hérité d’un Etat bureaucratique fort avec une économie industrielle et moderne bien développée, des infrastructures de choix, la meilleure dotation en ressources humaines du continent et une grande manifestation de la solidarité internationale. Le Front patriotique rwandais, FPR, a hérité d’une économie en retard qui a échoué et d’un pays sans Etat opérationnel. Les institutions d’avant ont été démembrées, car plus de 90% de ses ressources humaines ont été tuées, emprisonnées ou exilées. Il y avait une faible manifestation de la solidarité internationale ».
Depuis le génocide, le Rwanda a tenu deux élections présidentielles. Paul Ngwane du FPR avait remporté les premières pour un mandat de 7 ans avec un taux de 95% en 2003. Quant à son second (et dernier mandat constitutionnel) échu en 2010, il l’avait remporté avec un taux de 95%. Ngwane et le PPR ont essuyé de hautes critiques tant en interne comme à l’international par les organisations des droits de l’Homme à cause de leurs abus contre l’opposition, la presse et l’absence de tradition démocratique.

Selon Mwenda, tout de même, la vie des citoyens rwandais ordinaires s’est améliorée, fort d’un taux de fréquentation à l’école primaire de 97%, de 75% d’accès à l’eau potable et d’une mortalité infantile en déclin, toute chose qui marque un attachement à l’atteinte des objectifs de développement du millénaire. Le taux de prévalence du VIH-SIDA est passé de 11% en 2003 à moins de 3% en 2011. L’espérance de vie est passée de 25 ans en 2000 à 52 ans une décennie plus tard. Au contraire, l’espérance de vie sud-africaine a chuté de 62 ans avant l’accession de l’ANC au pouvoir à environ 50 ans l’an passé. Une étude menée par l’Université de Harvard conclut que 330 000 personnes (soit près de la moitié des tués lors du génocide rwandais) ont trouvé une mort évitable durant le règne de Thabo Mbeki. Selon les estimations de cette étude, il y avait une moyenne de 900 cas de décès par jour liés au SIDA en 2005. C’était un an après la ré-élection de l’ANC à la magistrature suprême avec un score de plus de 60% !
En réalité, aucun rapport nécessaire ne lie la démocratie et aux prestations de service aux pauvres ou alors à l’amélioration de la vie de la majorité. Comme le souligne aussi l’article de Mwenda, l’Inde, la plus grande démocratie du monde, dispose d’indicateurs de liberté comparables à ceux de la Norvège et, pourtant, en matière des prestations de services tel que l’accès à l’éducation, à la santé, l’eau potable… l’Inde se rapproche des Etats décadents comme le Pakistan et le Bangladesh.  La Chine, de l’autre côté, n’est pas la plus grande démocratie du monde. Elle est, selon la Banque Mondiale, le pays qui a réalisé des gains substantiels en matière de réduction de la pauvreté. Elle a hissé 600 millions de personnes au-dessus du seuil de pauvreté qui est de moins d’un 1,25 dollar par jour sur une période d’un mois.
Pendant que les meilleurs modèles de démocratie peuvent s’avérer être des mécanismes effectifs des prestations de services et d’amélioration des conditions de vie de la majorité, disposer des formes de démocratie (du type élections libres et transparentes, des libertés et droits de l’Homme protégés par la constitution…) peut aussi être un moyen d’aliénation et de suppression de la résistance. Où la démocratie est au service de l’élite comme en Afrique du Sud, les masses populaires constituent de “la provende électorale”qui assure le maintien du véhicule politique qui crée les conditions de prospérité aux élites. Les batailles de positionnement constantes (de manière littérale)  au sein du parti au pouvoir en Afrique du Sud relèvent moins du désir de servir le peuple que se saisir les opportunités économiques et le style de vie qui sont offertes aux hommes politiques. Les premiers sièges leur sont attribués aux dépens de l’argent du contribuable.
La conquête de la démocratie et de la culture démocratique (comme c’est le cas en ce moment en Afrique du Nord et au Moyen Orient) sont admirables et méritent des encouragements. Mais le Grand Sud enseigne que la démocratie n’est pas garante des transformations sociales progressives et substantielles. Elle doit se faire accompagner par une culture qui accorde de la valeur au bonheur de la majorité et non à l’avarice individuelle qui ne glorifie pas un matérialisme béat comme signe de succès et place les hommes au lieu du bénéfice, de l’idéologie ou des petits intérêts politiques au centre du programme de transformation sociale. Les nouvelles sociétés exigent des nouvelles cultures.





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