dimanche 17 avril 2011

Pauvreté et piratage: la volonté de faire mal


Contribution à un groupe de travail à Bamako au Mali pendant l'Ecole d'Hiver de Arterial Network


Odekuchu Ivo vit dans la ville camerounaise d’Ekok sur la frontière avec le Nigeria. Il est vidéaste se rend à Inugu au mois de septembre pour collecter ses droits d’auteurs cumulés à souhait sur une année. Son épouse est sur le point d’accoucher de leur 9è enfant. Les 8 autres enfants attendent le retour de papa pour débuter leur année scolaire.
A Enugu au Nigeria, les affiches de son film intitulé Sweat mother sont placardées dans toute la ville. Le film, apprend-il, séduit toute la diaspora au Royaume Uni, aux Etats-Unis, en France et même en Chine. Odekuchu Ivo salive à l’idée de la qualité du produit et, par conséquent, de son chiffre d’affaires.
Mais au bureau des droits d’auteurs, Azikiwé Ernest le déçoit. Aucun film n’y enregistré sous le nom Odekuchu Ivo. Le film Sweat mother  a pour auteur Odekucho Irene. Les pirates l’ont battu sur son œuvre. Le film piraté fait d’ailleurs preuve de plus de sophistication que le film original.
Tous les espoirs d’une année d’épargne s’envolent en fumée. A pied, Odekuchu Ivo retourne à Ekok dans le sud-est camerounais. A la maison, son épouse est décédée des suites d’un accouchement difficile. Même    le bébé n’a p     as pu être sauvé. C’est une année scolaire blanche pour les 8 autres enfants. Les films vidéo de leur père ne sauraient leur donner leur pain quotidien. 9 mois plus tard, le fils aîné Odekuchu Joachim est arrêté à Douala au Cameroun pour braquage et vol à main armée avec mort d’homme.
Leçons ou enseignement
Le Nigeria est la 1ère industrie vidéo dans le monde entier. Seule une poignée d’auteurs et acteurs vit de cet art. Il est peu envisageable de voir les choses changer avant 2015, date butoir de la réalisation des objectifs du millénaire. Le 1er consiste à réduire de moitié l’extrême pauvreté. La famille Odekuchu n’en est pas capable. C’est le cas de près de 60% de ménages dans l’Afrique entière. En effet, sur les 50 pays les plus pauvres du monde, classés selon l’indicateur de développement humain (IDH) du PNUD, 33 sont situés en Afrique subsaharienne. Le même objectif prévoit à tous un emploi décent. Le fils Odekuchu Joachim ne trouve pas de satisfaction dans les travaux champêtres. Par conséquent, il choisit le vol à main armée, se fait prendre et finit va vie dans la prison de New-Bell à Douala.
Le 2è objectif du millénaire est l’éducation primaire pour tous en 2015. Mais les enfants de l’artiste Odekuchu ne vont plus à l’école. Leur cycle primaire n’est pas complet. Par conséquent, ils pourraient faire carrière dans la manipulation illégale des armes à feu et achèveraient leur vie avec des tâches de sang d’innocents tués sur leurs consciences.
Le 3è objectif du millénaire est l’autonomisation de la femme. Pourtant, l’épouse de Odekuchu Ernest trouve la mort des suites de pauvreté. Il lui était impossible de s’acquitter des frais de césarienne en l’absence de son époux, seul gagne pain de la famille. La négligence et le manque de solidarité des sages femmes a malheureusement eu raison de ses jours sur terre.
Le 4è objectif du millénaire est la réduction de la mortalité infantile et le 5è est l’amélioration de la santé maternelle. Le 8è enfant de Odekuchu décède à cause de la faible prise en charge à la maternité de Ekok. L’épouse trouve la mort pour les mêmes raisons. Une femme continue de mourir à chaque minute à travers le monde. La tendance ne saurait être inversée avant 2015.
Les autres objectifs sont un peu un luxe. Il s’agit de lutter contre le SIDA quand le paludisme reste le premier grand tueur silencieux. Il s’agit de se préoccuper des causes environnementales quand aucun bol alimentaire n’est disponible sur la table. Les arts et la culture ne permettent pas encore aux populations de satisfaire les besoins primaires, en l’occurrence, se nourrir, se vêtir ou se protéger des intempéries. Par conséquent, il est difficile de les voir s’intéresser à la satisfaction des besoins secondaires ou besoins d’assouvissement comme le fait de penser au 8è objectif du millénaire, notamment construire un partenariat mondial pour le développement.
Pour vivre des arts et de la culture, il faut un marché. Il en existe en Afrique. Le Nigeria à lui seul est un marché de 150 millions de personnes, plus de 300 emplois directs grâce à vidéo domestique nigérianes, 1200 films par an et alternative crédible à la manne pétrolière. Malheureusement, c’est le marché de la piraterie. Les producteurs pressent plus de CD piratés qu’originaux. Ils ne profitent ni aux industries culturelles ni aux créateurs. Par conséquent, les industries créatives sont nulles et de nul effet dans un contexte vaincu par la misère et résolument contraire à l’atteinte des objectifs du millénaire.

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